Énergie : le rapport confidentiel d’EDF qui embarrasse l’exécutif
D’après une enquête de Géraldine Woessner publiée dans Le Point

À quelques jours de la publication de la troisième Programmation pluriannuelle de l’énergie (PPE 3), le gouvernement se retrouve sous pression. Dans un article signé Géraldine Woessner, Le Point révèle le contenu d’un rapport interne d’EDF consacré aux effets croissants de la « modulation » du parc nucléaire pour intégrer la montée en puissance des énergies renouvelables. Un document jugé sensible, tant ses conclusions pourraient nourrir les tensions entre partisans du nucléaire et défenseurs de l’éolien et du solaire.

La PPE 3 doit fixer la trajectoire énergétique française jusqu’en 2035. Mais le contexte est explosif : consommation d’électricité stagnante, finances publiques contraintes et rivalités industrielles exacerbées. « Tout le monde veut ses 100 milliards », résume un acteur du secteur cité par l’hebdomadaire. Alors que la France dispose déjà d’une capacité de surproduction estimée à 130 TWh par an, les projets se multiplient : nouveaux parcs renouvelables d’un côté, six réacteurs EPR2 de l’autre.

Au cœur du débat, la modulation nucléaire. Historiquement, les réacteurs français ont été conçus pour ajuster leur puissance à la demande, notamment la nuit. Mais selon le rapport d’EDF, la nature du phénomène a profondément changé. En 2024, 2 942 modulations profondes ont été enregistrées, soit un niveau inédit. La production volontairement non réalisée a atteint 31 TWh, contre 15 à 20 TWh en moyenne les années précédentes.

La progression rapide du solaire et de l’éolien — passée de 45,8 TWh en 2019 à 71,6 TWh en 2024 — combinée à une demande en recul de 6 à 8 %, oblige désormais les centrales nucléaires à réduire leur puissance deux fois par jour : le matin, lorsque le solaire monte en charge, puis la nuit. Entre-temps, elles doivent remonter rapidement en régime pour couvrir le pic du soir. Cette alternance accélérée génère une fatigue thermique et mécanique accrue sur les installations.

EDF anticipe qu’en 2028, la modulation pourrait atteindre 42,5 TWh si la consommation reste atone. Les conséquences seraient multiples : hausse des besoins de maintenance, remplacement anticipé de composants (turbines, alternateurs, pompes), voire vieillissement prématuré de pièces non remplaçables comme la cuve des réacteurs. Des arrêts complets, déjà observés à 74 reprises en 2024 pour faire place aux renouvelables, pourraient devenir plus fréquents.

Autre inquiétude soulevée par le rapport : la stabilité du réseau. Un réacteur ne redémarre pas instantanément. Dans 10 % des cas, les délais peuvent atteindre 6 à 24 heures. Si plusieurs unités ne sont pas en mesure de repartir à temps lors du pic de consommation du soir, le système pourrait être fragilisé. Le recours aux interconnexions européennes ou à la réduction forcée de la consommation industrielle serait alors nécessaire, avec le spectre d’un black-out en cas de déséquilibre majeur.

À ces contraintes techniques s’ajoutent des enjeux financiers considérables. Le soutien public aux renouvelables pourrait augmenter d’environ 5 milliards d’euros par an, en plus des 6,6 milliards prévus pour 2026. Les investissements massifs dans les réseaux, pilotés par RTE et Enedis, viendront alourdir la facture globale. Le risque, selon plusieurs spécialistes cités par Le Point, serait d’entrer dans une spirale de surcoûts freinant l’électrification des usages et la compétitivité industrielle.

Face à ces incertitudes, l’exécutif chercherait une voie médiane. La future PPE pourrait intégrer une « clause de revoyure » en 2027, afin d’ajuster les objectifs en fonction de l’évolution réelle de la consommation. Une manière de maintenir l’ambition affichée en matière de renouvelables tout en se réservant la possibilité de corriger la trajectoire.

Dans ce débat hautement stratégique, le rapport d’EDF met en lumière une équation complexe : comment concilier surcapacités actuelles, impératif de décarbonation et soutenabilité économique ? La réponse, désormais, appartient au gouvernement.