Dans une tribune publiée sur le site du journal Le Point, quinze scientifiques, médecins et experts lancent un vif avertissement contre la « politisation » du cancer, qu’ils considèrent comme une dérive médiatique et politique dangereuse pour la démocratie et pour la qualité du débat public.
Le texte dénonce en premier lieu la façon dont certains médias et acteurs politiques instrumentalisent la peur du cancer pour capter l’attention ou pousser des agendas idéologiques. Les auteurs citent des titres alarmistes tels que « tsunami de cancers chez les jeunes » ou encore « explosion des cancers précoces liés aux pesticides », qui, selon eux, jouent de la peur plutôt que d’informer rigoureusement. Cette juxtaposition d’un objet familier (pesticides, pollution, alimentation) avec la peur naturelle du cancer crée un sophisme de causalité : l’angoisse est associée à un facteur sans preuve scientifique solide, et le principe de précaution se transforme en « principe de peur ».
Les signataires soulignent que si l’incidence des cancers a augmenté ces dernières décennies, c’est avant tout en grande partie parce que la population vieillit, que la démographie change, et que les méthodes de dépistage et de diagnostic sont plus efficaces et plus répandues. De plus, ils rappellent que parmi les principaux leviers connus pour réduire les risques de cancers figurent le combat contre le tabagisme, la limitation de l’alcool, la prévention de l’obésité ou encore la vaccination contre des infections oncogènes — des facteurs aujourd’hui bien établis scientifiquement et incontournables pour la santé publique.
Les auteurs mettent en garde contre une tendance inquiétante : ceux qui présentent des données rigoureuses et exigent des preuves solides avant d’imputer un effet cancérigène à une exposition environnementale sont qualifiés de « fabricants de doute ». Selon eux, cette stratégie consiste souvent à renvoyer à des méthodologies ou à d’éventuels conflits d’intérêts comme s’il s’agissait de signes d’aveuglement ou de manipulation, ce qui renverse la charge de la preuve et s’éloigne de la démarche scientifique.
La tribune s’attaque également à ce qu’elle perçoit comme une « stratégie politique et militante » : faute de convaincre par des arguments écologiques ou par une analyse rigoureuse, certains déplaceraient le débat sur le terrain émotionnel de la santé, et davantage encore sur celui de la santé des enfants. Ainsi, le cancer devient un « totem politique », censé démontrer l’échec de choix politiques ou d’un modèle économique, et susciter une opposition émotionnelle plutôt qu’un débat éclairé.
Les signataires dénoncent également ce qu’ils estiment être une « inversion accusatoire », dans laquelle des scientifiques qui rappellent les méthodes de la science sont traités comme des obstacles à la vérité, et où toute hiérarchisation des risques ou mise en perspective est présentée comme une manœuvre idéologique. Pour eux, cela contribue à favoriser la peur et à détourner l’attention des véritables leviers de réduction des cancers vers des cibles simplistes et émotionnelles.
La tribune illustre ses arguments à travers des exemples récents, notamment des débats autour du cadmium et de certaines propositions de loi, critiquant ce qui est perçu comme une confusion entre exposition mesurée et maladie avérée. Au lieu de s’appuyer sur des preuves solides et des ordres de grandeur, les arguments politiques s’appuieraient trop souvent sur des approximations et des interprétations anxiogènes, perdant ainsi de vue les faits scientifiques.
Sur le fond, les auteurs ne rejettent pas l’idée de précaution ou l’importance de la santé environnementale : ils affirment simplement que la science ne doit pas être détournée en instrument politique ou médiatique. Ils rappellent que la science est une méthode, faite d’hypothèses, de preuves, de hiérarchisation des risques et de rigueur — et non un outil émotionnel pour influencer l’opinion ou légiférer sous la pression de récits anxiogènes.
Liste des signataires (telle que publiée) :
– Jérôme Barrière, oncologue médical, membre de la Société Française du Cancer
– Christophe Boizard, ingénieur agronome, agriculteur
– François-Marie Bréon, physicien-climatologue
– Alexandre Carré, ingénieur agronome
– Frédéric Delom, enseignant-chercheur à l’Université de Bordeaux
– François De Rugy, ancien ministre de la Transition écologique et solidaire, ancien président de l’Assemblée nationale
– Serge Evrard, professeur de chirurgie oncologique
– Patrick Hautefeuille, ingénieur agronome
– Jean-Emmanuel Kurtz, professeur d’oncologie médicale
– Mac Lesggy, ingénieur agronome et vulgarisateur
– Guillaume Limousin, ingénieur agronome
– Gil Rivière-Wakstein, fondateur de la revue Agriculture & Environnement
– Professeur Jacques Robert, professeur émérite de cancérologie
– Stéphane Varaire, professeur agrégé de SVT et vulgarisateur scientifique.

